Etude analytique et comparative des Beshrafs turcs, algériens et tunisiens

Publié le par Mohamed SAADAOUI

 

Le mot « Beshraf » dérive de deux termes persans « Bish » et « rou » qui signifient "aller de l’avant". Le mot Bishrou a été transformé par les turcs pour devenir Peshrev puis par les arabes pour devenir Beshraf. Il s'agit, en fait, d'une pièce instrumentale qui est exécutée par l'ensemble des musiciens d'un orchestre donné, en ouverture d'un concert ou d’une suite modale comme c’est le cas du Fasil de la musique classique turque.

 

Le Beshraf, de création turque, a connu un grand intérêt et un grand développement dans les pays du moyen orient et de l’Asie mineure. En effet, des centaines de pièces ont été composées dans ces pays là, mais la Turquie en compte, évidemment, le plus grand nombre.  Beaucoup de Beshrafs turcs ont été carrément adoptés par les musiciens arabes et adaptés à leur système musical. Le Beshraf est construit sur une structure particulière en parties et sur un socle rythmique, le plus souvent, à cycles longs.

 

Le Beshraf prend le nom du mode ou du Maqam utilisé et se compose de 5 parties  qui sont : Khana 1, Khana 2, Khana 3, Khana 4 et le Teslim. Le mot Teslim, qui veut dire refrain, est un mot à la fois arabe et turc. Cette partie appelée Teslim se répète après chaque Khana. Il est plus juste d’utiliser le mot «  Lazima » à celui de « Teslim » bien que ce dernier soit le terme généralement usité.

 

Dans l'esprit de composition du Beshraf turc et arabe, le rythme, qui peut être des plus variés, est le même pour les 5 parties. Autrement dit, un Beshraf oriental ne peut avoir qu’un seul rythme, contrairement aux Basharif maghrébins. Parmi les rythmes utilisés, on peut citer : Adawr-El-Kabir, (28/4), qui veut dire le grand cycle ; ,Al-Mukhames ( 32/4) on ne sait pas pourquoi on l'a appelé ainsi, puisque Mukhames veut dire 5 parties et le rythme en question n'est pas divisible par 5 ; Tchenber (24/4) qui veut dire cercle en persan ; Zendjir qui veut dire chaîne, a été donné à ce rythme parce qu'il est constitué de l'enchaînement de 5 rythmes (120/4 = 16/4+20/4+24/4+28/4+32/4), Al-Fakhté (20/4) qui signifie en persan la tourterelle ; Al-Khafif (32/4), Thaqil (48/4), Tchifté Duyek (16/4), Al-Khawi (64/4) et bien d'autres.

 


 
Beshraf turc, mode Muhayyerkudi
Compositeur: Asdik AGA
Intérprétation au qanun: Mohamed SAADAOUI

 

La structure du Beshraf n'a d'équivalent, dans sa structure, que le Sama'i comme pièce instrumental d'introduction. Le Sama'i, qui est un dérivé du Beshraf, possède un rythme propre, appelé Aksak Sama'i (D – T T – D– T – T) pour les turcs et Sama'i Thaqil (D - - T – D D T - -) pour les musiciens arabes. [D représente le doum ou temps fort ; T, tac ou temps faible, - représente le silence]. La mesure de ce rythme est un 10/8, c'est-à-dire que la mesure contient 10 croches. Les trois 1ères Khanat et le Teslim sont composés sur ce rythme, c'est-à-dire sur le 10/8 ce qui n'est pas le cas de la KHANA 4 qui possède un rythme propre, léger, qui peut être soit un 6/8 ou Sama'i Dardj, retrouvé dans beaucoup de pièces, un ¾ ou un 3/8, appelé Sama'i Taïr et dont le tempo est en général le double du ¾, enfin 7/8.

 

Samai turc, mode Muhayyerkurdi
compositeur: Sadi Isilay
Intérprétation au qanun: Mohamed SAADAOUI

 

 

La composition du Beshraf, comme celle du Sama'i, d'ailleurs, obéit à des règles particulières :

·       la composition de la 1ère et 4ème Khana et du Teslim se fait sur le même mode, celui qui porte le nom du Beshraf,

·       alors que les Khana 2, 3 se composent, en général sur des modes différents mais, cependant, proches du maqam principal. Exemple de maqams voisins : Hidjazkar Kurdi et Hidjazkar.

·       Il existe, néanmoins, des exceptions où l'on n'observe pas de modulation.

·       La 3ème partie, Khana 3, du Beshraf, comme celle du Sama'i, d'ailleurs, est composée sur les sons les plus aigus, c'est-à-dire, sur les sons de la 2ème octave.

 

Mizane des Bashraf.

Le Beshraf est composé sur un des rythmes précités en respectant des règles strictes.

Si on prend l'exemple du Dawr-El-Kabir (28/4), c'est-à-dire que le cycle doit contenir 28 noires, autrement-dit la phrase musicale contient 28 noires. Le compositeur doit respecter cette donnée et composer sur 2 ou 3 cycles par partie, comme cela se fait habituellement. En outre, Les Khana 1, 2, 3 et 4 doivent avoir le même nombre de cycles et donc le même nombre de mesures. Si la Khana est composée sur trois cycles cela veut dire que le rythme doit se répéter 3 fois et de la même façon. Le Teslim peut être composé sur un ou 2 voire 3 cycles, mais ne peut, en aucune façon, être plus long que la Khana. Ces règles constituent une tradition de longue date. Le tempo est modéré autour de 90 pour la plupart des pièces.

 

Le Beshraf tunisien ne répond aucunement aux critères précités concernant les Basharifs orientaux. Il est composé de 2 parties ; la première, dans un mouvement assez lent et la 2ème plus légère appelée Harbi. La première partie peut avoir plusieurs rythmes qui se succèdent, contrairement au Beshraf oriental. L'exemple du Beshraf Mezmoum est édifiant. L'enchaînement des rythmes qui composent sa 1ère partie est la suivante: Moraba'(4/4), différent du Moraba' Constantinois, puis une succession entre Barouel (2/4) et le Mdawer-hawzi (6/8). Le Harbi, qui représente la 2ème partie du Beshraf, s'exécute sur un rythme ternaire, un Khatim à 6/8 dans la grande majorité des pièces. Cependant, il existe une exception représentée par le Beshraf Nawa de Khemais TERNANE, donc, de composition récente, et qui a la structure du Beshraf oriental, puisqu'il contient 4 khanet ayant le même nombre de mesures et un Teslim après chaque Khana et dont la longueur ne dépasse pas celle de la Khana. Le rythme de ce Beshraf est le Tchanber 24/4, simplifié en 4/4 du début jusqu'à la fin. On voit que l'auteur de ce Beshraf, très au fait de la tradition orientale, a voulu respecter les règles établies en matière de composition des Basharifs que j'ai cité plus haut. Certains vous diront, à ce propos, que du moment que le rythme est simple, en 4/4, ce Beshraf ne répond pas aux critères retenus pour les Basharifs orientaux. C'est ce qui est dit indirectement, à mon avis, dans le livre de Mahmoud Guettat, la musique arabo-andalouse, l'empreinte du Maghreb, qui considère que, je cite : « le rythme ne doit pas être inférieur à une mesure de 16/4 ». En réalité, on retrouve des Basharif turcs et arabes composés sur le 12/4 appelé Frenk-Tchine par les turcs ; le 8/4, appelé Aghir-Duyek (Aghir veut dire lent); le 4/4, appelé Sofian en Turquie, connu également en Grèce sous le nom de Dactyle et utilisé dans le nouba algéroise dans les 3 premiers mouvements; 8/8, appelé Duyek à différencier du Masmoudi Saghir.

Le répertoire tunisien compte 9 Basharifs subdivisés comme suit :

  •  5 Beshrafs : Mezmoum, Nirz, Naouassi, Raml, Kamaroun ;
  •  4 Beshraf Sama'i : Asba'ayn, Sika, Al-Kabir, Rast-Eddil.

La particularité de ces Beshrafs Sama'i est qu'ils ont un rythme Sama'i en première partie, d'où l'appellation « Beshraf Sama'i ». Néanmoins, il est à noter qu'ils n'ont aucunement la structure du Sama'i oriental, c'est-à-dire turcs ou ceux composés par les musiciens arabes par la suite.

Quels sont les maqamat utilisés dans ces Beshrafs tunisiens et quels liens existent-ils avec les modes algériens ?

1. Le Mezmoum tunisien est exactement identique au notre, c'est l'équivalent du Djaharka oriental, (la note Fa comme tonique). Seulement, le Beshraf Mezmoum tunisien utilise la note Do comme tonique et non le Fa. Mais ceci n'est qu'une question de transposition C'est la gamme Fa majeure ou Do majeur de la musique occidentale, encore qu'en réalité les intervalles utilisés peuvent ne pas être  tempérés. On peut très bien le jouer sur la gamme de Pythagore.

2. Le Beshraf Nirz, connu également à Constantine, est composé sur le Maqam Hsine oriental. La tonique de ce Hsine est le Ré, le 2ème degré est un Mi demi-bémol, le 6ème degré est soit un Si demi-Bémol ou un bémol selon que le mouvement est ascendant ou descendant. A noter également que le demi-bémol sur le Mi et le Si ne sont pas fixes mais varient en fonction du flux de la mélodie. A Constantine, on ne joue, habituellement, que le Harbi de ce Beshraf, qui a un rythme Khlas à 6/8 dont la tonalité est totalement différente du Nirz tunisien du fait de la non utilisation des micro-intervalles. En raison de l'absence de micro-intervalle, ou quart de ton, le Hsine algérien se retrouve confondu, le plus souvent, avec le Raml-Maya. La preuve en est dans l’utilisation du Kursi Raml-Maya  dans la nouba Hsine à Constantine et l'istikhbar Raml-Maya dans nouba Hsine à Tlemcen. Je ne parle pas de la grande confusion qu'il y a à Alger, entre le Hsine et l'A'raq.

3. Le Beshraf Samaï Asba'ayn (tunisien). Le mode Asba'ayn est l'équivalent du Zidane Algérien et du Hidjaz Oriental avec cependant des spécificités propres. Le 6ème degré de l'Asba'ayn tunisien, le Si, est un demi-bémol en mouvement Ascendant et Bémol en mouvement descendant. Ceci le rapproche du Hidjaz oriental arabe. Pour le Hidjaz turc, le 2ème degré, le Mi bémol est augmenté d'un comma (+17 cents), c'est-à-dire qu'entre le Ré et le Mi bémol, il y'a 5 commas. Et là encore les autres sons ne sont pas tempérés. Le troisième degré le Fa #  est abaissé d'un comma (-17 cents) et le Si bécarre (-17 cents).

4. Le Rasd-Eddil tunisien est l'équivalent du maqam Rast oriental, contrairement à notre Rasd-Eddil  (algérien) qui a les intervalles de la fausse gamme tempérée Do majeure.

5. Le maqam Sika tunisien est également emprunté au maqam Sika oriental, contrairement au Sika  Algérien qui est l’équivalent du Adjem Kurdi turc.

 

Beshraf tunisien Samai Kabir, mode Husseyni
Intérprétation : Rachidia de Tunis

Les Basharifs Constantinois sont des pièces instrumentales, composées, très vraisemblablement, par des auteurs maghrébins et ne sont, par conséquent, pas d'origine turque comme le laisse supposé leur appellation. En effet, après avoir passé en revue les caractéristiques des Basharifs orientaux et notamment turcs, on constate, dores-et -déjà qu'aucun Beshraf Algérien ne répond aux critères requis par la tradition turque. Je vous rappelle encore une fois ces critères : rythme unique du début jusqu'à la fin, 4 khanet ayant le même nombre de mesures séparées par un Teslim dont la longueur ne saurait dépasser celle de la Khana.

On dénombre 8 Beshrafs et 2 touchias dans le répertoire du Malouf Constantinois.

  1.     Le Beshraf Araysi qui a un rythme à 7/4 du début jusqu’à la fin mais non systématisé en khanat égales et de Teslim évident.
  2.     Le Beshraf Raml Maya qui possède deux rythmes : 4/8 puis 8/8.
  3.   Beshraf Sika avec un rythme khlas, 6/8
  4.  Beshraf Zidane avec deux rythmes 4/8 et 8/8.
  5.     Beshraf Hsine 4/8 et 8/8
  6.     Beshraf Dil, 4/8 et 6/8
  7.     Beshraf Mezmoum, deux rythmes 4/8 et ¾
  8.     Beshraf Mraba ou Kebir ou voit se succéder plusieurs parties avec différents modes et différents rythmes
  9.     Touchia Dil 12/8.
  10.     Touchia Zidane 4/8

 

Beshraf Algérien, mode Zidane (Hidjaz)
Intérprétation : Ibnou Sina Group

 

Conclusion : Les beshrafs algériens et tunisiens, à l’exception de celui de Khémies Ternane, ne remplissent pas les critères de structure des Beshrafs turcs et ce terme de Beshraf devait être emprunté pour nommer les pièces instrumentales d’introduction de nos Noubas. Ceci peut être expliqué par l’histoire et l’influence ottomane sur les musiciens de l’époque. Du moment que ces Beshrafs n’ont pas leur équivalent dans le répertoire d’Alger ou de Tlemcen, on peut supposer qu’ils ont pu être composé localement et dans un passé relativement récent.

 

 

 

Mohamed SAADAOUI

 

 

 

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Mohamed SAADAOUI 30/05/2012 15:41

C'est vrai que c'est un article très technique réservé aux musiciens. J'ai mis, néanmoins, des vidéos d'illustration pour faciliter la compréhension. Merci de votre visite.

ZEPHYR 29/05/2012 22:00

Bonsoir Docteur,

Zéphyr est un profane qui se surprend à lui-même.
Votre contribution nous éclaire davantage sur cette musique sublime.